Balade Byzantine

Un dimanche avec le BODEKA

La couleur des pattes est, entre le brun et le jaune, il s’agit donc bien d’un goéland leucophée de nos côtes méditerranéennes ! Autrement et plus simplement dit : un gabian ! Pourtant le décor qui l'entoure, est exotique, avec ces coupoles et minarets, dans la fine et fraiche brume de ce samedi hivernal.  Il est temps de descendre de la terrasse de l’Adamar pour aller sur l’eau, en  bateau pour touristes, et non pour pagayer, aujourd’hui. Depuis l'annonce de mon séjour à Istanbul, Tarkan G, mon ami sur Facebook, m’a proposé, de se joindre à son club de kayak de mer, et la randonnée est prévue pour le lendemain dans le Nord du Bosphore.

 

Bosphore pagaie (Diaporama) from Pierre OLIVIER on Vimeo.

C’est donc, du sud de la pointe du Sérail que notre excursion en "promène-couillons" débute. D’emblée, la circulation sur l’eau, dépayse avec ces flottes laborieuses, qui d’une rive à l’autre, transportent passagers et véhicules, et croisent celle des cargos et pétroliers, qui se déplacent de mer en mer, tandis que d’autres pêchent en tous sens, et que d'autres encore baladent les touristes.

         Les rives de ce bras de mer très animé, sont le centre d'une mégalopole de plus de 12 millions d’habitants, et leur tohu-bohu apparait haut en couleur à la fois méditerranéennes et orientales. Sous la majesté des édifices ottomans, les activités humaines les plus inattendues se succèdent avec les baudruches tricolores d’éphémères stands de tir… les bars et commerces du premier niveau du pont de Galata, surmonté  d'un étage hérissé des cannes d’une foule de pêcheurs… les tramways filant au milieu des embouteillages et leur lot de klaxon, autour de la Corne d'Or… l’hyper-activité des terminaux des «vapurs »… En remontant vers le nord le rythme citadin s’espace, avec le silence grandiose des palais et le calme studieux des universités. Devant la forteresse de Rumelli, sous le « deuxiéme » pont, nous traversons le goulet pour nous retrouver sur la côte asiatique tandis que je reste, seul, par ce froid, sur le pont supérieur, à goûter à cette mini-croisiére. A l’approche du phare de Kız Kule, je joins Deniz U, un autre kayakiste stambouliote, qui s'exprime très bien en français : il m’annonce que, malgré le froid, et du fait de l’absence de fortes précipitations prévues, notre sortie du lendemain est maintenue.

 

 

         Le Dimanche, à 6 h du matin, Tarkan, qui a eu la gentillesse de venir me chercher, est au rendez-vous et j’ai enfin le plaisir de rencontrer le kayakiste avec qui je correspond depuis quelques années. Il nous faut plus d’une heure pour rejoindre notre point de départ, malgré le calme de ce début de journée dominicale. Nous mettons à profit le temps de ce trajet, pour converser en anglais, et faire plus ample connaissance, plaisanter, et programmer notre emploi du temps.

         Il fait jour, mais toujours trés froid quand, à Paşabahçe, nous ouvrons la grille du Bodeka (abréviation pour  Bogaziçi Deniz kayakçilari : Kayak de mer du Bosphore). Pendant que nous attendons les autres membres du club, pour cette sortie, Tarkan accommode nos thés et cafés de viennoiseries locales, et de termes d’outre-manche. Au fur et à mesure, notre équipe s’étoffe, avec les arrivées successives de Çagatay D, Deniz U et Alper H ; nous sortons du local trois Prijon Seayak et deux Wilderness Tsunami. Sur le plan incliné, au milieu des rails de mise à l’eau des petits bateaux, des billots, des planches et des épais cordages, les kayaks en poly-éthylene font merveille, pour être poussés à l’eau, sans avoir à y tremper les pieds. A tour de rôle, assis, jupés, les pagayeurs sont poussés sur la surface "glacée" du détroit.

 

       Tarkan m’explique que nous allons remonter, vers le nord, le long de la côte la plus calme. Le terminal de "Vapürs", est négocié, bien au large, dans cette baie ouverte et nous longeons un hôpital désaffecté, lieu dont la sérénité jure avec l'atmosphère des rives plus méridionales, que j’ai visitées la veille. Tandis que Tarkan m’explique, que la kayak de randonnée est peu répandu en Turquie, j’ai la surprise d’apercevoir un kayakiste, doublant notre prochain cap et se dirigeant vers nous ; mes partenaires m’affranchissent en m’annonçant, qu'il s'agit un vétéran de leur club, qui vient à notre rencontre. Nous rejoignons, après une usine désaffectée, Ilker G, et lorsque je demande d’où il arrive, on me répond "D’Europe" ce qui, sur ses rives asiatiques, me fait non seulement sourire, mais aussi développer un sujet, qui me taraude, depuis que cette randonnée est prévue : « quid d’une navigation intercontinentale ? ». Mes amis turcs m’ont informé, depuis que nous pagayons, de bien des données sur ce goulet salé, serpentant sur 42 km de long, avec une largeur oscillant entre 700 et 3000 mètres. Quant au trafic maritime international, depuis notre départ l’échantillon de navires marchands est trés large, tant pour le type que pour le tonnage, le pavillon national ou la vitesse. Pour les lois régissant la pratique du kayak en Turquie, on m’annonce qu’il n’y en a pas. Car si ce pays compte plusieurs dizaines de clubs de kayaks, la plupart sont axés sur la compétition et le Bodeka avec sa cinquantaine de membres, semble la plus grande concentration de kayakistes de mer de loisirs . Pour si peu de gens concernés, les successeurs de la Sublime Porte n’ont pas jugé bon de légiférer. A défaut de règlement, il reste le bon sens, et mes compagnons, en dehors des rares jours de fermeture du détroit au trafic maritime international, jugent inutilement périlleux de tenter de traverser. J’avoue ressentir un peu de honte et un certain respect, pour la sagesse de mes co-équipiers du jour, au delà de la frustration d’abandonner l’idée d'un challenge de quelques minutes d’adrénaline entre Asie et Europe. Quant à Ilger, il est un des kayakistes les plus chevronnés du club, avec notamment, à son actif un raid de 200 M Nautiques en 6 jours sur une Mer Noire hostile.

     

   Nous naviguons ensuite, à distance de quais et installations d’un port militaire sous le regard d’une sentinelle en arme. Le Tsunami 160 Wilderness se comporte, toujours aussi bien, avec une vitesse appréciable et une stabilité, qui me permet de converser tranquillement, et de prendre quelques clichés, confortablement installé dans mon hiloire. Au passage des caps, nous sentons nettement l’effet du courant qui sévit dans le sens Nord - Sud. Dans cette fraicheur humide, le vent est calme et les vagues qui nous chahutent, et nous permettent périodiquement de jouer, sont issues du sillage des bateaux les plus gros ou les plus rapides. Les reliefs de la côte sont boisés, sauvages, malgré un trait de côte le plus souvent endigué, de façon variée, pour limiter les outrages des tourbillons engendrés par les hélices de l'armada de commerce. Le rivage européen, s'éloigne parfois dans des baies loties et animées, où les grands hôtels remplacent les fabriques désaffectées, puis se rapproche, plus verdoyant.

 

         Tandis que nous voguons, Deniz en français et ses collègues en anglais me renseignent, tantôt sur les remous en relation avec les différences de salinité entre les mers Méditerranée et Marmara d’un côté et Mer noire de l’autre ... tantôt sur les vestiges des forts, comme celui du château Saint Georges dont nous apercevons les ruines ... tantôt un village avec des pontons, décorés de canons et mines séculaires, rappelant, si besoin, l'intèrêt stratégique des Détroits...

 

       La navigation dans ce goulet tortueux revêtirait plus une ambiance lacustre que maritime, mais l’allure des bateaux, qui font une route parallèle à la nôtre n’a rien de fluvial, et surtout, les méduses, qui abondent sous nos coques, ne laissent planer aucun doute sur la nature de l’eau sur laquelle nous sommes. Un nouveau cap franchi, et devant nous, se profile le chantier des deux piliers du futur pont, le troisième enjambant le Bosphore. Là, le groupe des 4 Prijon se scindent en deux, avec Ilker et Çatagay qui continuent vers l'imposante construction, et Deniz et Alper qui font demi-tour pour rentrer. Après une courte hésitation, Tarkan et moi, décidons de regagner également Paşabahçe, sans aller jusqu'à la plage des Chèvres : le froid de l’eau proche des 8° C s’insinuant sournoisement, de plus en plus, dans mon équipement, un peu léger pour la rigueur de cet hiver turc. Satisfaits d'avoir aperçu, au loin, la Mer Noire, nous demeurons sur Mare Nostrum, fidèles au thème de la page FB que nous administrons. 

 

         Sur le chemin du retour, nous croisons de face les Tankers et autres minéraliers : la vue des étraves de ces géants d’acier par rapport à nos petites coques est encore plus impressionnante sous cet angle. Depuis une vingtaine d’années, et suite à de tragiques collisions, il n’y a qu’un sens pour le trafic, que les autorités alternent régulièrement. Des détails de toute l’infrastructure, qui par dessus et par dessous le Bosphore, permet de gérer les besoins de cette métropole à cheval sur deux continents, m’apparaissent plus nettement encore, dans ce sens. Quel itinéraire tranquille au milieu de cette zone densément habitée ! Quelle différence avec ma vision de ce détroit de la veille ! Tarkan m’explique qu’il leur arrive aussi de naviguer vers le sud mais avec la surpopulation, les problèmes semblent plus fréquents, notamment, avec les innombrables pêcheurs agglutinés sur les berges.

 

         Notre retour au club de Bodeka se fait au son de chants polyphoniques, qui ne ressemblent en rien à ceux de nos iles de Méditerranée Occidentale, car ce sont les muezzins, qui des haut-parleur des minarets, font chacun leur appel à la prière. C’est hissé toujours au sec dans nos  kayaks, les uns après les autres, que nous reprenons pied sur le sol d’Asie « Mineure », après  cette navigation dépaysante pour un pagayeur provençal. Le quai et ses terrasses se sont remplis depuis notre départ, et c'est au milieu de quelques tables dressées, que nous transportons nos kayaks, au milieu de badauds amusés, par notre accoutrement décalé d'inuit contemporain. A cette ambiance maritime exotique, l’hospitalité chaleureuse de Tarkan et ses amis continue, après le rinçage du matériel, par la prise d’une collation aussi typique que réconfortante, et arrosée de boissons locales, de là-bas et d’ici.

 

       Grâce encore à la gentillesse de mon confrère Tarkan, je passe, d'un continent à l'autre, par le pont. Au revoir Anatolie ! A mon retour à l’hôtel, je ne suis pas mécontent de prendre un bain turc, plus classique et à une température plus élevée que celle du Bosphore, et le lendemain, de croiser Méduse, à l'envers, heureusement non pas gélatineuse sous la surface de l’eau, mais, de pierre sous le sol de Sultanhamet dans la basilique citerne.

   

     Avant de survoler le Bosphore en fin de séjour, et de penser à mes amis kayakistes de Bodeka et à leur chaleureux accueil, la visite des trésors tant de l’Istanbul ottomane, que de l’antique Byzance, ou de la médiévale Constantinople m’a fait, à travers la statue de Poseidon .. les tombeaux lyciens, …revisiter quelques strates historiques, de cette vénération partagée pour la mer.

 

         Mon Gabian, de devant la Mosquée Bleue s’est envolé au dessus de Sainte -Sophie !

 

       Merci aux réseaux sociaux de permettre ce genre de rencontres improbables et de vivre ces simples et grandes aventures humaines, Merci à Tarkan G et aux kayakistes de BODEKA (Deniz U, Çagatay D, Alper H et Ilker G) qui m'ont permis de pagayer, avec eux, dans leur jardin, et me l'ont fait connaitre dans des conditions exceptionnelles, malgré la rudesse du climat.

 A la pagaie dans le Bosphore

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